Les conservateurs, l’ethnie et la question de l’œuf ou de la poule

La politique identitaire vient-elle de la base, ou est-ce que certains candidats la brandissent pour des gains personnels?

Les électeurs conservateurs sont-ils plus biaisés que les autres électeurs canadiens? Ils le sont, apparemment – du moins selon les résultats d’un récent sondage sur les attitudes envers les minorités réalisé par la firme Forum Research.

La firme de sondage a demandé à 1300 Canadiens s’ils avaient des sentiments « favorables ou défavorables » à l’égard de toute une gamme de groupes religieux et ethniques, y compris les musulmans, les juifs, les membres des Premières nations, les Sud-Asiatiques et les Noirs. Les répondants ont eu le choix entre trois réponses : « sentiments favorables », « sentiments défavorables » ou « ne sais pas ». Bien qu’au total quatre répondants sur dix aient exprimé des sentiments défavorables à l’égard d’au moins un groupe, ce nombre est passé à six partisans conservateurs sur dix, contre trois électeurs néo-démocrates, libéraux ou verts.

Cinquante-cinq pour cent des partisans du Bloc québécois ont également exprimé ces « sentiments défavorables »; tout comme 57 pour cent des Québécois.

En ce qui concerne le Québec, les chiffres ne sont malheureusement pas surprenants. La longue lutte de la province pour protéger la culture francophone de l’érosion par les influences anglaises et immigrantes a longtemps été entachée par des expressions de xénophobie. En 1995, le premier ministre Jacques Parizeau a blâmé « l’argent et le vote ethnique » lorsque son parti a perdu son deuxième référendum sur la séparation. En 2007, la municipalité d’Hérouxville a fait les manchettes internationales pour son « code de conduite » qui décourageait les immigrants potentiels à cuisiner des mets malodorants et leur rappelait gentiment que la lapidation des femmes en public n’était pas acceptable.

Et en 2013, le PQ a proposé une charte des valeurs qui aurait interdit le port de symboles religieux par les employés de l’État, et qui est allé jusqu’à inclure des pictogrammes d’items interdits, y compris les kippas, turbans, croix et foulards.

Toutefois, en ce qui concerne l’expression de parti pris par les électeurs conservateurs, l’explication semble un peu plus sombre. Lorne Bozinoff, président de Forum Research, a suggéré au Toronto Star que les résultats du sondage pourraient être liés à l’« incursion » du parti dans le domaine des politiques identitaires, telles les propositions faites par les candidats Kellie Leitch et Steven Blaney, de « filtrer » les immigrants pour des « valeurs canadiennes » ou de les empêcher de voter en portant le voile. « Qu’ils réagissent à leur base (de partisans) ou qu’ils soient en avance sur leur base, ces sentiments existent », a déclaré Bozinoff.

Et c’est la question de l’œuf ou de la poule. Des candidats comme Leitch réagissent-ils à une opinion qui existe au sein de la base conservatrice, ou attisent-ils les flammes à des altitudes encore plus grandes? Essaient-ils de s’appuyer sur une base de soutien ou sont-ils en train d’en construire une en rassemblant des électeurs à l’aide d’une politique identitaire?

C’est un peu des deux. Le sondage de Forum Research fait écho aux sentiments exprimés dans des coups de sondes antérieurs – tel que le sondage Ekos publié l’année dernière qui a révélé que 41% des Canadiens pensaient que « trop de minorités » immigraient au Canada. Distribué selon les partis, cela donne 51 pour cent des partisans conservateurs qui ont tenu cette opinion contre 35 pour cent des électeurs néo-démocrates et 32 pour cent des électeurs libéraux – une différence claire qu’un candidat à la direction du Parti conservateur pourrait choisir de cibler pour s’avantager politiquement.

Et les conservateurs philosophiques, comme leur nom l’indique, cherchent traditionnellement à préserver l’ordre établi. Depuis l’époque d’Edmund Burke, les conservateurs se méfient des changements trop rapides et du « progrès pour le progrès ». Ils ont donc tendance à être plus sceptiques à l’égard de l’immigration, en particulier lorsque les immigrants viennent de confessions ou d’ethnies différentes de celles de la population majoritaire.

Mais les conservateurs croient aussi à la liberté, au droit à l’autodétermination et à être libérés de la tyrannie et de gouvernements trop envahissants – ce que beaucoup d’immigrants fuient lorsqu’ils cherchent une meilleure vie sur des rivages étrangers. Le défi pour la droite est toujours de concilier ces croyances tout en freinant les tendances xénophobes – qui, quand on leur permet de s’exprimer, ont conduit à des horreurs comme l’Holocauste, un mal encore plus grand que les nombreuses révolutions de gauche condamnées par les conservateurs.

Dans notre pays où règne le multiculturalisme, il est de la responsabilité des leaders de partis de toutes les allégeances d’encourager la cohésion plutôt que de semer la division. La campagne électorale fédérale de 2015 a révélé que cette voie est aussi la plus sûre pour le gouvernement. Bien qu’il existe une base d’électeurs conservateurs qui aient des opinions anti-immigrants ou anti-minorités, il n’y en a pas suffisamment pour remporter le pouvoir.

Mais au sein du Parti conservateur lui-même, il pourrait y avoir assez de ces électeurs pour gagner la direction du parti. Ce qui explique ce à quoi nous assistons dans la course conservatrice actuelle.

Dans le cas de Leitch, cette rhétorique sonne particulièrement creuse pour quiconque a suivi sa carrière. Pendant des décennies – depuis ses années en politique étudiante, en fait –, Leitch a été vue comme venant de l’aile « Red Tory » du Parti progressiste-conservateur d’alors. Les gens qui l’ont connue et respectée depuis longtemps (j’en suis) sont mystifiés par ses valeurs et sa soudaine louange de Donald Trump – ce que la Kellie dont nous nous souvenons n’aurait jamais fait. Les partisans d’antan et les amis de longue date, dont l’ancien sénateur Hugh Segal et le chef de l’IRPP, Graham Fox, se sont même distancés de sa campagne pour ses remarques.

La seule façon d’expliquer le changement brusque de Leitch en matière de politique identitaire est que les sondages – et son directeur de campagne, Nick Kouvalis – l’ont encouragée à suivre cette voie. Mais cibler les électeurs anti-immigrants signifie également promouvoir leurs attitudes – et c’est là la partie vraiment répréhensible de l’équation.

Une politique d’immigration judicieuse n’inclus pas nécessairement la diabolisation des différences, ou de parler de « valeurs ». Il s’agit de corréler les besoins du Canada en matière de main-d’œuvre avec les compétences des immigrants, en veillant à ce que les gens qui viennent ici aient les moyens de réussir, et ne se retrouvent pas à vivre au crochet de l’État, et de montrer de la compassion pour ceux qui fuient l’oppression et la discrimination.

Nous « filtrons » déjà les immigrants pour ces choses. En demander plus n’est pas une politique saine. C’est uniquement une politique intéressée.

La version anglaise de ce texte se trouve sur le site de iPolitics.

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